Lara Blanchard — Entretien autour de Mémoire Animale

À l’occasion de son exposition personnelle Mémoire Animale, présentée à la Galerie ER du 4 avril au 14 juin 2026, l’artiste Lara Blanchard revient sur l’évolution récente de son travail, son rapport à la montagne et cette mémoire instinctive qui traverse ses nouvelles œuvres.

Entretien réalisé par Emmanuelle Rousse


1. Retour à la Galerie ER

Ta dernière exposition personnelle à la Galerie ER remonte à 2019. Comment perçois-tu ce retour aujourd’hui ?

Je suis ravie de ce retour, sept années après ma dernière exposition monographique. C’est un lieu particulier pour moi car Emmanuelle a été l’une des premières galeristes à m’exposer alors que je me lançais professionnellement dans ma vie d’artiste avec des propositions singulières ! Ce fut une très belle rencontre.

Comment a évolué ta pratique artistique depuis cette dernière exposition ?

Le travail est vivant, il évolue effectivement avec les expériences, la pratique, l’exploration. J’ai toujours exploré, comme on explore un territoire, les matières et les gestes, en autodidacte.
Une opportunité m’a amenée à vivre dans les Alpes de Haute-Savoie et, avec ce changement de vie, mes choix ont semblé s’ancrer, se préciser. J’ai trouvé ma place, artistique et géographique.

Comment ressens-tu cette nouvelle exposition : une continuité, une évolution ou une rupture ?

Je ne pense pas que mon changement de vie ait apporté une rupture dans mon travail. Il s’est précisé. La proximité des paysages de montagne, la rudesse des saisons, la faune sauvage que j’observe silencieusement chaque jour nourrissent mes inspirations. J’apprends la patience, dans mes gestes de plasticienne, mais également le silence. « Ora et labora », selon saint Benoît : ma manière de vivre ma prière dans les gestes quotidiens du travail.
J’ai toujours questionné mon animalité et je poursuis cela dans mon travail plus récent, toujours plus instinctivement, tel que la nature, très forte ici, me le permet. Cette exposition sera une continuité renforcée. Je poursuis mon chemin.


2. Autour du titre : Mémoire animale

L’animal est-il pour toi une figure symbolique, spirituelle, intime ?

La thématique de l’animalité, de ma place au cœur du Vivant, a toujours été mon questionnement. La vie en montagne m’apprend l’humilité, ma place réelle, et je rapporte de mes errances les éléments dont mon travail se nourrit. Je considère la nature qui m’entoure comme une mère bienveillante, plus grande, plus forte : elle m’enseigne, m’élève, physiquement et spirituellement.

Y a-t-il une dimension écologique ou politique sous-jacente dans ce travail ?

Bien que mon travail ne soit pas purement politique, je pense que mes thématiques questionnent notre place d’humains sur une planète en souffrance. Je le constate là où je vis, avec les changements météorologiques marqués de ces dernières années et les conséquences d’une place prise, et parfois volée, par l’Homme.

Le titre Mémoire animale est à la fois poétique et mystérieux. Que signifie-t-il pour toi ?

Le titre Mémoire animale m’est venu très simplement. Il comprend toute ma démarche. Je travaille très instinctivement. En ce qui concerne la sculpture, par exemple, je dessine très rarement des croquis de mes futurs volumes. J’écoute le silence. Je puise au-dehors de moi, dans la nature, mais très intérieurement aussi.
Ne sommes-nous pas simplement une part du monde du Vivant ? Tout cela est inscrit quelque part dans notre génétique et j’essaie de me reconnecter à cet animal en moi.


3. Les estampes brodées : un geste hybride

Comment est née cette rencontre entre l’estampe et la broderie ?

J’ai toujours eu une appétence pour les gestes de l’artisanat. Je n’ai jamais séparé le geste artistique du geste artisanal que j’admire. La première fois que j’ai décidé d’imprimer mes matrices sur un drap ancien, j’ai ouvert la porte à cette possibilité de mise en couleur par l’aiguille et la broderie. J’explorais un nouveau territoire et j’ai aimé ces gestes méditatifs, précis et lents.

Que te permet le fil que l’encre seule ne permet pas ?

Le fil surligne, détaille, surfile… Il fait le lien (entre moi et mon animalité, peut-être ?).

Quelle place occupe cette temporalité dans ton travail ?

Comme je le disais précédemment, les gestes impliqués par la broderie m’amènent dans des territoires méditatifs, presque spirituels. C’est un temps long, mais comme suspendu, donc non subi.

Peut-on parler d’un travail de réparation, de cicatrice, de suture ?

Je crois que je ne suis plus — car je pense l’avoir été — dans un travail de réparation. Je chemine toujours, mais beaucoup plus paisiblement. Enfin à ma place et entière, sur un chemin de rencontre avec ce qui m’entoure et ce qui est en moi.


4. La céramique : la matière et le vivant

Comment ce médium dialogue-t-il avec tes estampes ?

J’ai fait l’acquisition d’un four à céramique en novembre 2024. Cela m’a permis d’être autonome pour les cuissons de mes volumes. La possibilité d’explorer la faïence et le grès s’est naturellement présentée. J’apprends chaque jour et c’est la matière qui m’enseigne le métier.

Dernièrement, j’ai entamé un travail de volumes qui constitue la version en bas-relief de mes estampes brodées Les Âmes animales, une série que je nomme Mater Anima. Un dialogue est amorcé. C’est très joyeux, comme une nouvelle rencontre.
Je présenterai quelques-uns de ces bas-reliefs lors de l’exposition Mémoire animale. Des ornements muraux célébrant les mères, fortes et nourricières, dans leur animalité seront également proposés. Une série que j’ai intitulée Mater Venatrix.

La terre entre-t-elle en résonance avec la notion de mémoire animale ?

La terre, l’argile, est une matière extraordinaire. Je laisse faire mes mains, encore une fois l’instinct. Je fais confiance à ce qui vient par moi, sans trop le questionner. Un rapport à des notions ancestrales, peut-être. Et la joie, le plaisir de transformer la matière.
De la même façon que je transforme la laine cardée en feutre, la transformation de l’argile est un véritable voyage, avec ce que cela demande de temps et ce que cela apporte d’aléas. Une aventure, en somme !


5. Processus et inspiration

Comment débute une œuvre chez toi : par un dessin, une intuition, une image mentale ?

C’est l’instinct qui guide mes gestes et ma création. Je dessine les sujets de mes estampes, je travaille même en réelle naturaliste, puisant les formes dans mes manuels de sciences du vivant. Mais j’avance à l’instinct en ce qui concerne mes volumes.

Y a-t-il des lectures, des rencontres ou des recherches scientifiques qui ont nourri cette série ?

C’est dans la nature qui m’entoure, lors de mes randonnées en montagne, mes errances forestières, que je trouve mes inspirations. Tout est là et ne pourra, selon moi, jamais être aussi bien écrit que ressenti, vécu.

Un jour, le visiteur d’une exposition m’a parlé du « chaman des Trois-Frères » (ou « chaman dansant »), découvert dans une grotte du Volp, en Ariège. Ce personnage mi-cervidé, mi-homme, semblant danser sur la paroi rocheuse, a fait écho à mes thérianthropes (créatures mi-humaines, mi-animales).
J’ai cherché à en savoir plus. Mais cela n’a pas précédé mon travail : cela l’a confirmé et a souligné ce lien ancestral qui nous échappe et qui nous lie tous, dans notre humanité.

Quelle part laisses-tu à l’accident ou à l’imprévu dans ton travail ?

Je déteste le terme de « maîtrise ». Je pense que la maîtrise met un terme à la quête, à la recherche, à l’exploration. J’accueille chaque « faux pas », chaque accident, comme un nouveau chemin qui se présente à moi. Possiblement une nouvelle direction, et puis la leçon bienveillante de l’apprentissage.


6. Le rapport au spectateur

Quelle expérience souhaites-tu proposer au visiteur dans cette exposition ?

Pour les personnes qui connaissent mon travail, j’espère qu’elles verront le chemin parcouru, avec entre autres la présentation de ces nouveaux volumes de faïence.
Et pour les nouveaux visiteurs : une rencontre avec un travail un peu singulier.

Avec quelles émotions ? (trouble, douceur, inquiétude, reconnaissance…)

J’espère que chacun pourra y trouver de quoi être ému, surpris peut-être. Tout sentiment, quel qu’il soit, permet le début d’une conversation. Alors conversons !

Penses-tu que l’animal en nous, parle différemment à chacun ?

Je pense qu’il suffit d’écouter et de laisser la place. Le silence permet cela : la rencontre avec l’intuition, l’instinct, et une vraie rencontre avec la personne que l’on est vraiment. Nous sommes multiples, mais avant tout part de la très grande ronde du Vivant.


7. Regard sur le parcours

En regardant ton parcours, comment te situes-tu aujourd’hui dans ta trajectoire artistique, dans le monde de l’art ?

Je chemine. Je n’ai pas d’autre prétention que d’être honnête dans ma création, au plus proche de la personne que je suis devenue et que je deviens. D’où la difficulté, parfois, à faire connaître un travail un peu singulier. Je poursuis mon chemin et accueillerai ce qui viendra.
J’ai la chance de recevoir un regard plutôt bienveillant sur mon travail et mes inspirations. Que cela perdure !

Qu’aimerais-tu explorer après cette exposition ?

À dire vrai, tous les gestes de l’artisanat m’attirent. Je voudrais apprendre à travailler le verre, le tissage et tous les domaines qui permettent de transformer la matière. Peut-être est-ce là le secret de mon cheminement : la transformation.

Entretien réalisé en février 2026 à l’occasion de l’exposition Mémoire animale.

Informations pratiques

Vernissage : samedi 4 avril, 16h–20h en présence de l’artiste
Exposition du 4 avril au 14 juin 2026 – Tous les jours 15h/18h et sur rdv au 06 63 16 98 25


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